14
Chérouiri quitta la demeure d’Ipour au comble de la surexcitation. Tout au long de l’entretien qu’il venait d’avoir avec Sénofer et Méten, il avait eu grand-peine à affecter la bonhomie, voire l’indifférence. Par chance, les deux frères paraissaient aussi anxieux d’écourter la conversation que lui de s’en aller. Il lui restait fort à faire et il disposait de peu de temps. Kamosé s’attendait à ce qu’il regagne la résidence immédiatement après, or l’intendant n’en avait pas l’intention, vu ce dont il venait d’avoir confirmation. Du moins n’aurait-il pas à chercher Huy. Ils avaient déjà convenu d’un rendez-vous, et Chérouiri savait qu’il n’était pas suivi. Kamosé lui accordait une confiance aveugle.
Néanmoins, il emprunta des ruelles peu fréquentées pour ne pas risquer de rencontrer quelqu’un de connaissance. Tout en marchant d’un pas pressé, il fit le point sur ces derniers rebondissements.
À peine quelques heures plus tôt – et pourtant cela paraissait déjà si loin ! –, Kamosé, pâle et troublé, lui avait ordonné de se rendre chez Sénofer et Méten pour exiger les comptes officiels des ventes d’esclaves. Horemheb demandait à les voir sans délai. Muni de l’insigne du gouverneur mais se passant d’escorte, Chérouiri était allé trouver les deux frères sur-le-champ. Dès le premier instant, il fut évident qu’ils n’avaient pas les papyrus. Le tout n’était pas encore retranscrit au propre, avaient-ils prétendu ; il fallait vérifier les calculs de Douaf. Méten tiendrait une copie à la disposition du général le lendemain à la même heure, si le général voulait bien patienter. Mis au courant par Huy qu’il avait rencontré la veille au soir, Chérouiri sut interpréter leur affolement et comprit que le scribe avait vu juste.
Celui-ci l’attendait impatiemment sur le gaillard d’arrière de la Déesse-de-Vérité, qui le ramènerait sous peu dans la capitale. En montant dans le vaisseau, Chérouiri en aspira l’odeur avec délice. Il admira la texture du bois, le gouvernail et les rambardes, la poupe surélevée et la proue élancée. Si seulement il avait pu être à bord au moment où l’on appareillerait pour le sud !
Rapidement, il révéla à Huy ce qu’il avait appris.
« Mon fils disait donc vrai ! Ils ne possèdent ni les comptes authentiques ni les faux. Les uns sans les autres ne leur serviraient d’ailleurs à rien. Héby devait ignorer où ils se trouvaient. S’ils pensaient encore qu’il savait, ils ne l’auraient pas tué.
— N’oublie pas que Kamosé, Ouserhet et Atirma sont également compromis.
— Ils sont perdus si les frères se servent des comptes pour leur nuire. Comment est Kamosé ?
— Soucieux et contrarié.
— Surveille-le de près, Chérouiri. Il se peut que les ramifications soient plus profondes que nous ne le soupçonnons.
— Très bien, répondit l’intendant, incertain de ce que le scribe voulait dire mais prêt à coopérer. Cependant, notre priorité est assurément de récupérer les comptes avant eux. Nous avons allumé un brasier sous leurs pas.
— Grâce à Parénefer, nous pourrons pénétrer chez Douaf.
— Je crains que tu ne t’abuses. La maison est gardée. Même un serviteur n’a pas le droit d’y entrer !
— Il existe un chemin secret que Parénefer m’aidera à retrouver. Je dois agir au plus vite. Quant aux frères, qu’ils ne t’inspirent pas d’inquiétude. Ils sont pris à la gorge et ne pensent plus qu’à forger un document satisfaisant pour Horemheb, s’il consent à attendre. Rapporte leur message à Kamosé sans tarder. Ils doivent être sur des charbons ardents !
— Quand nous reverrons-nous ?
— Inutile de fixer un rendez-vous, nous nous retrouverons chez le gouverneur. Selon moi, maintenant que ses soupçons sont en éveil, Horemheb va les faire arrêter. Peut-être aussi les trois autres. Observe la situation et tiens-moi au courant.
— Détruire les deux frères, c’est ce que tu veux par-dessus tout ?
— Oui, répondit le scribe. C’est eux qui ont assassiné mon fils.
— Il était comme toi, soupira Chérouiri. Il croyait en la même sorte de justice. »
Une fois seul, Huy regarda dans son cœur. Il n’était pas sûr d’aimer ce qu’il y voyait, mais il avait peu de temps pour l’introspection et il n’était pas question de faire marche arrière s’il voulait provoquer le dénouement de cette tragédie.
En outre, il n’espérait pas seulement trouver les comptes, dans la demeure de Douaf. Son instinct lui disait que Nofretka était en vie.
Il laissa à Chérouiri le temps d’arriver chez le gouverneur puis quitta le navire, après avoir confirmé à Néfer-abou que tout était en bonne voie et que le départ ne serait pas repoussé au-delà d’un jour. Il se disait que s’il n’avait pas résolu cette affaire d’ici la prochaine révolution du soleil, il n’y parviendrait jamais et que, satisfait ou non, il reprendrait la route du sud le lendemain à la même heure.
Parénefer avait indiqué à Huy le bouge où il s’était réfugié pour noyer ses remords dans l’alcool, et ils s’y retrouvèrent. C’était un endroit sombre et si chaud que l’atmosphère y était irrespirable. Parénefer attendait près de l’entrée et alla immédiatement au-devant de Huy.
« Personne ne t’a vu ?
— Non, j’en suis certain.
— Alors, partons. »
Ils parcoururent rapidement les rues menant au Fleuve, qu’ils remontèrent jusqu’au petit abri à bateaux où aboutissait le tunnel. Parénefer y avait déjà dissimulé des torches. Il les alluma, puis ils firent basculer la dalle et descendirent l’escalier dérobé.
Le tunnel leur parut plus court, mais non moins sinistre. Dans leur cœur résidait la crainte que les frères n’aient placé un poids sur la trappe de la resserre ; toutefois, aucune précaution similaire n’ayant été prise pour bloquer l’entrée près du Fleuve, cela paraissait peu probable. Peut-être avaient-ils encore besoin du souterrain. Peut-être l’utilisaient-ils en ce moment même.
Huy avait sur lui le coutelas de bronze qui était la seule arme qu’il possédait. Un batelier lui avait appris à s’en servir des années plus tôt, mais il en avait rarement eu l’occasion. Cependant, il n’était pas peu fier de ce talent inhabituel chez un scribe, et encore plus chez un haut fonctionnaire. Il est vrai que les hauts fonctionnaires n’avaient pas pour habitude de parcourir des passages secrets dans une obscurité humide et glacée, sans savoir quel danger les attendait au tournant. Parénefer, obligé de se courber en raison de sa haute taille, serait moins utile en cas de lutte dans cet espace exigu ; mais il s’était muni d’une massue et d’un glaive.
Ils arrivaient à l’endroit où le tunnel s’élargissait sous la maison de Douaf pour s’ajuster à l’escalier de la resserre quand ils entendirent les sanglots. Ceux-ci ressemblaient à une sorte de mélopée, comme s’ils duraient depuis si longtemps qu’ils étaient devenus réguliers, presque rythmiques. C’était un son étouffé bien que tout proche, et ils ne pouvaient voir la femme qui pleurait quelque part dans le tunnel.
Guidés par les sanglots, ils examinèrent la surface lisse du mur situé sur leur gauche. Les vieilles pierres formant les parois du tunnel qui supportait le poids de la maison étaient taillées à la perfection – chef-d’œuvre d’une génération d’artisans vivant, peut-être, deux ou trois cents crues plus tôt.
Les flammes des torches déclinaient et commençaient à vaciller. Huy scruta le mur, les yeux plissés. Malgré la lumière tremblotante, son regard exercé décela enfin ce qu’il cherchait : une ligne de démarcation plus sombre et plus profonde entre un groupe de pierres, s’étendant horizontalement sur trois pas puis verticalement sur deux pas de hauteur, pour revenir en arrière, décrivant un rectangle. Et ce rectangle de pierres apparemment distinctes n’était qu’un trompe-l’œil : un bloc unique avait été incisé afin de cacher qu’il faisait office de porte. Confiant sa torche à Parénefer, Huy passa doucement les doigts sur les contours du bloc, s’astreignant à la patience, espérant de toutes ses forces que les frères ne surgiraient pas.
L’avaient-ils emmurée pour la laisser mourir ou la maintenaient-ils en vie ? Dans le second cas, ils ne pourraient pas la garder là longtemps. C’est alors que ses doigts entrèrent en contact avec de minuscules hachures croisées, sur lesquelles ils trouvèrent prise. Sous leur pression délicate, le bloc roula sur lui-même dans un silence total, révélant des ténèbres plus épaisses d’où émanait une puanteur qui le saisit à la gorge et lui donna la nausée.
La lueur des torches révéla deux pâles silhouettes serrées l’une contre l’autre. Celle d’en bas était tournée vers le mur dans l’immobilité d’un sahou. L’autre était nue, sa peau blanche couverte de contusions, les mains sur son visage étouffant des sanglots.
« Nofretka… N’aie pas peur. »
Huy tendit doucement la main vers elle. Elle sursauta et se déroba à son contact en réprimant un cri. Il la prit par les épaules pour la tirer hors du caveau. Ce mouvement délogea le cadavre qui tomba en arrière, sur le dos. Des bandelettes sombres et humides montait une odeur putride. Huy souleva la jeune fille et l’aida à se mettre debout.
« Ouvre, Parénefer ! »
Heureux de pouvoir agir enfin, le serviteur banda ses muscles et repoussa la trappe de pierre qui les séparait de la réserve. Un flot d’air frais leur parvint. Parénefer passa la tête et les épaules par l’ouverture.
« Personne !
— Bien. Aide-moi. »
La niche secrète n’était guère éloignée de la trappe. Huy guida Nofretka en la soutenant. L’odeur de la mort était sur elle. Depuis combien de temps la gardaient-ils emprisonnée là-dedans ? Comment avait-elle réussi à respirer ? Elle buvait l’air à longs traits, s’accrochant à Huy et le repoussant tout à la fois. Avec l’aide de Parénefer, Huy la hissa dans la resserre et l’allongea sur le sol poussiéreux.
« Nofretka, c’est Huy ! Parénefer est avec moi. Tu es sauvée.
— Je ne vous le dirai pas. Héby était le seul à savoir et vous l’avez tué.
— Ouvre les yeux. Ôte les mains de ton visage. »
Il lui écarta doucement les poignets. Elle écarquilla des yeux meurtris qui regardaient sans voir. Il attendit, l’observant avec compassion tandis qu’elle l’admettait dans son cœur conscient.
« Huy ! souffla-t-elle, osant à peine croire à sa présence.
— Ce n’est pas un rêve. Mais le temps presse. Vite, je t’en conjure. »
Elle se redressa et s’assit. Parénefer décrocha la gourde attachée à sa ceinture et lui offrit de l’eau. Elle but avidement, puis toussa et s’étrangla, tremblant comme une feuille. Mais ses yeux montraient qu’elle avait recouvré ses esprits. Elle regarda les deux hommes tour à tour.
« Nous avons besoin des comptes, lui expliqua Huy. Alors nous pourrons nous venger. Tu m’avais bien dit que tu les avais pris ?
— Oui. Héby n’a jamais su où ils étaient. C’était notre stratégie. La maison est-elle vide ?
— Oui. »
La jeune fille tourna la tête vers l’entrée du tunnel.
« En bas, c’est ma mère… Ils m’ont dit que mon père l’a tuée. Je sais que c’est elle. Il faut l’aider. Son ka souffre.
— Oui, nous l’aiderons. Il y aura de nombreuses cérémonies funéraires. Mais d’abord, les comptes.
— Tu es bien sûr que les fils d’Ipour ne sont pas là ?
— L’accès de la maison est interdit et la porte gardée.
— Mais le tunnel…
— C’est pourquoi il faut se hâter. »
Elle le fixa de ses yeux qui paraissaient très sombres dans le demi-jour accentuant encore sa pâleur.
« Viens. »
Silencieuse tel un fantôme, elle le conduisit à travers la demeure, l’odeur qui l’imprégnait s’estompant au contact de l’air. Dans le cabinet de travail, elle ouvrit un placard tout proche de l’étagère où Méten avait cherché les comptes en vain. Il recelait un double fond. Elle fit coulisser le panneau et, de la cavité qu’il dissimulait, elle tira six rouleaux de papyrus, trois liés de jonc noir et trois de jonc rouge.
« Les noirs sont les comptes authentiques, les rouges sont les comptes falsifiés à présenter à l’État. »
Elle vit que Huy regardait la cachette et, comme elle était encore assez jeune pour se remettre rapidement, elle dit en souriant :
« Mon père adorait les secrets. »
Chérouiri se tenait dans l’ombre, près d’un pilier, dans la salle d’audience privée de la résidence. Kamosé lui avait enjoint de rester, au cas où un compte rendu écrit de la conversation serait à verser dans ses archives personnelles. Selon les rumeurs, Ay était à l’agonie, mais pour l’heure Kamosé n’en avait eu l’assurance que par Horemheb. Il devait encore se protéger et n’avait confiance qu’en Chérouiri.
« Je ne suis pas surpris que les frères n’aient pas les comptes, déclara le général. Quoi qu’il en soit, tu peux procéder à leur arrestation.
— Si ces documents apparaissent au grand jour, c’en est fini de moi, dit Kamosé.
— Tu connaissais les risques que tu courais.
— Je les ai acceptés pour servir ta cause.
— Dis plutôt dans l’espoir de t’enrichir et d’obtenir une promotion !
— Il n’y a pas de mal à cela.
— Si je dois te sacrifier, Kamosé, je n’hésiterai pas et tu ne pourras pas m’en empêcher.
— Ouserhet et Atirma sont tout aussi impliqués que moi dans ce complot, objecta le gouverneur d’une voix étranglée.
— Me menacerais-tu ? Non, je ne crois pas ! Ils se rangeront derrière moi pour sauver leur peau. C’est moi qui décide qui est sauf et qui entre dans la cage !
— Nous avons préservé ton nom. Douaf et Ipour ignoraient que tu étais l’instigateur de ce trafic. Je les ai contrôlés en permanence. Ils n’ont jamais soupçonné que nous étions engagés dans autre chose qu’une simple fraude.
— N’aie crainte, petit Kamosé ! dit Horemheb en éclatant de rire. Il ne nous faut que deux boucs émissaires ; Sénofer et Méten feront amplement l’affaire. Nous leur imputerons cette machination et ils seront punis. Ma réputation grandira grâce à ce jugement, ce qui n’est pas pour me nuire, que le roi meure ou pas. Tu resteras ici. Ouserhet m’accompagnera dans la capitale du Sud. Atirma pourra retourner à sa petite épouse et à ses terres grasses et fertiles. L’argent ira intégralement dans les coffres de l’État.
— Intégralement ?
— Tu ne t’attends quand même pas à t’en sortir indemne et en plus à être payé ? »
Kamosé resta silencieux.
« Arrête-les, ordonna Horemheb.
— Sans les comptes, il n’y a pas de preuve.
— Il y en aura. Si Huy m’en a parlé, c’est qu’il a un plan.
— Il n’est pas infaillible.
— Arrête-les, te dis-je ! Je n’ai rien à perdre. Si Huy échoue, nous ferons la part du feu et nous les libérerons. Tu t’arrangeras pour qu’ils disparaissent après mon départ.
— Tant qu’on ignore où sont cachés les comptes…
— Cela, c’est votre problème à toi et aux autres, pas le mien. Mais ne t’inquiète pas, ajouta Horemheb avec un demi-sourire. Tu me trouveras clément, bien que juste.
— Qu’il en soit selon la volonté des dieux », dit sèchement Kamosé.
Le général le renvoya d’un signe de la main, sans même le regarder. En sortant, Kamosé chercha Chérouiri, qu’il s’attendait à trouver derrière la colonne. Mais l’intendant avait disparu.
Désormais, songeait Kamosé, le mieux était d’agir sans réfléchir. Sur son ordre, le chef des scribes rédigea un mandat d’arrêt et un détachement de Mézai se rendit chez les deux frères. Horemheb les fit garder en détention jusqu’au soir, puis les convoqua à la résidence. Alors, on leur donna lecture des chefs d’accusation et l’on exigea la restitution immédiate des sommes reçues d’Alasia en échange des esclaves.
Méten s’enferma dans le silence tandis que Sénofer tentait une défense :
« Nous sommes innocents ! Nous n’avons reçu aucune des sommes dont vous parlez et vous n’avez pas l’ombre d’une preuve contre nous.
— Fils de Seth impudent ! répliqua Horemheb avec un sourire cruel. Bien sûr que j’ai une preuve, et pas seulement de fraude envers l’État ! J’ai même un témoin ! »
Ce fut un moment grandiloquent que Huy détesta. Il ignorait, en apportant les documents au général, que celui-ci avait déjà imaginé cette mise en scène. Qu’aurait-il fait, si la preuve avait manqué ? Mais Horemheb n’était pas arrivé aux sommets de l’État sans prendre de risques calculés. Et voilà que le scribe était forcé d’entrer dans l’arène, en l’occurrence le tribunal improvisé dans la salle d’audience du gouverneur, aux côtés de Nofretka. Pendant ce temps, le secrétaire d’Horemheb s’avançait avec les comptes – les vrais et les faux –, qu’il déposait d’un geste large sur la grande table en face de son maître. L’atmosphère était sombre et mélancolique malgré les nombreuses lampes disposées dans la salle. Mais un triomphe éclatant se peignit sur les traits du général quand il vit la consternation des accusés.
« Vous êtes les excréments d’Ammit ! La Bête dévorera vos cœurs dans la Chambre des Deux Vérités, car les pièces que j’ai sous les yeux révèlent une machination aussi complexe que démoniaque. Vous ne cherchiez rien de moins que de détruire les fondements de cette cité, en forgeant de toutes pièces une fraude liée aux ventes d’esclaves sur la foi de comptes falsifiés. »
Là-dessus, Horemheb indiqua les rouleaux liés de jonc noir. Il désigna ensuite Kamosé, Ouserhet et Atirma, qui étaient assis sur l’estrade basse, derrière lui, le visage dans l’ombre :
« Et tout cela, pour compromettre ces dirigeants estimés ! Des hommes auxquels j’accorde toute ma confiance, qui ont soutenu loyalement le nord de la Terre Noire pour Pharaon, le Grand Ay, pendant que je défendais notre pays contre un ennemi abject ! Vous vous êtes insinués dans leurs bonnes grâces afin de briser leur réputation et d’usurper leur place ! Et non contents de ces viles manœuvres, vous avez conspiré pour assassiner deux des citoyens les plus honorés de cette cité, dont l’un était votre propre père, l’autre celui de cette jeune fille innocente. Ils avaient découvert vos sombres visées et menaçaient de tout révéler ! Mais vous ne vous êtes pas arrêtés en si bon chemin. Vous êtes également accusés – quoique, en la matière, la justice de la Terre Noire ne puisse rien contre vous, faute de preuve – d’avoir supprimé Méritrê, l’épouse de Douaf, et mon agent le plus précieux, Héby, fils de Huy, que j’avais secrètement chargé de veiller sur mes affaires ici, en mon absence. »
Stupéfait, Huy écouta cette énumération d’actes criminels. Il avait recherché la justice par des voies détournées et elle lui revenait faussée. Quant à ce que le général avait dit d’Héby, il savait que c’était une inexactitude de plus au milieu du tissu de mensonges et d’approximations accumulés par Horemheb pour sauver ses fonctionnaires au détriment des frères.
Mais pourquoi tenait-il tant à épargner les notables ? Huy parcourut machinalement la salle des yeux et rencontra le regard de Chérouiri, qui se tenait en retrait sur la gauche des accusés.
Horemheb se redressa de toute sa taille et énonça son verdict dans un silence pesant :
« Qu’on emmène immédiatement Sénofer et Méten pour les exécuter. Ils seront conduits au port, où le peuple se rassemblera afin d’assister au châtiment. Là, ils seront étripés comme des poissons avant d’être brûlés. J’ai l’intention d’apporter à la Terre Noire une grande paix et une grande justice. Toute pitié en pareil cas serait déplacée. Assurément, elle serait vue d’un mauvais œil par les dieux eux-mêmes. »
Le regard de Huy ne quittait pas celui de Chérouiri.
C’était une fort étrange conversation, se disait le scribe. Il ne comprenait pas ce qui avait poussé Hémet à venir le trouver. Et, en dépit de tout ce qui s’était passé, elle continuait à tenter de le séduire.
« Je resterai ici avec Atirma. Après toutes ces épreuves, mon époux est récompensé. Comme Nofretka a décidé de s’installer dans la capitale du Sud, il lui achètera les biens de Douaf. Mon père gérera l’héritage d’Ipour pour le compte de l’État. Je n’ai donc plus aucune raison de m’en aller.
— En avais-tu ?
— Et toi, quand pars-tu ? demanda-t-elle comme si elle n’avait pas entendu.
— Demain. J’aurai beaucoup à faire dans la capitale. J’ai délaissé mon travail trop longtemps.
— On dit qu’Ay se meurt. »
En vérité, les rumeurs se multipliaient. Les vaisseaux d’Horemheb étaient gréés et prêts à naviguer. Le général partirait le surlendemain. Il avait contemplé l’exécution sans sourciller. Avant qu’on emmène les condamnés au port, il avait donné l’ordre de leur couper la langue. Huy, lui aussi, avait été forcé d’assister au supplice. Il espérait que c’était plus rapide que cela n’en avait l’air, que le choc protégeait le cœur contre la souffrance. Il avait observé le visage de Kamosé, d’Ouserhet et d’Atirma. Trois masques. Ouserhet s’en irait avec le général. On disait qu’il remplacerait le vice-roi de Napata, à l’extrême sud, si Ay ne survivait pas.
Après le jugement, Chérouiri lui avait parlé, non sans émotion. Il avait ainsi appris le véritable rôle d’Horemheb dans le trafic d’esclaves. Huy ne savait comment réagir. Il était las. Par les dieux, il était si las ! La justice avait été rendue tout en étant bafouée, et c’est lui qui en avait été l’instrument. Des coupables étaient demeurés impunis même si certains avaient subi leur châtiment. Non, tout était loin d’être en ordre. Comme cela aurait contrarié Ay ! Hélas, selon les derniers échos, le roi n’en était plus à se tourmenter pour ce qu’il laissait derrière lui. Peut-être son cœur était-il déjà monté sur la Barque de la Nuit.
Kamosé avait refusé à Chérouiri la permission de quitter la cité de la Mer. Pour quelque obscure raison, cette nouvelle avait attristé Huy plus que tout. Il avait même tenté d’intercéder auprès du gouverneur, mais celui-ci le considérait avec une extrême suspicion et avait à peine daigné le recevoir. Chérouiri acceptait sa situation avec plus de philosophie : le temps allait de pair avec le changement. Toutefois, il ne viendrait pas sur le quai au moment du départ. Il espérait que son ami comprendrait.
« Tu peux être fier de ton fils, poursuivait Hémet. Sa mémoire sera toujours vénérée dans la cité. Personne n’a jamais cru qu’il était un déserteur, et maintenant nous savons qu’il travaillait en fait pour Horemheb. C’est clair, à présent. Il avait toujours eu de l’admiration pour le général. »
Huy n’avait pas révélé la culpabilité d’Héby dans le meurtre d’Ipour. Il avait laissé Sénofer et Méten en endosser la responsabilité, en plus de tout le reste. Mais qu’aurait-il pu dire ? Qu’aurait-il changé en dénonçant son fils ? Bien au contraire, ces révélations auraient été embarrassantes pour tout le monde. En ce qui concernait Douaf, Huy ne serait jamais sûr qu’Héby ne l’avait pas assassiné. Plus aucun de ceux qui savaient n’était là pour l’éclairer. Cette question demeurerait éternellement pour lui un mystère.
Raconterait-il toute la vérité à Senséneb ? Bientôt, il la retrouverait. Il lui semblait presque qu’elle n’existait plus que dans ses pensées. Mais trop vite les réalités familières et les responsabilités quotidiennes se refermeraient sur lui.
Ce soir-là, Psaro supervisa le chargement de leurs bagages sur la Déesse-de-Vérité. Néfer-abou était extrêmement préoccupé. En compagnie de Huy, il prit une coupe de bon vin de Kharga dans la spacieuse cabine, qui fleurait la résine, le cèdre et le Fleuve.
« J’ai reçu les dernières nouvelles de la capitale, annonça-t-il. Nous aurons de la chance si nous arrivons avant que Pharaon s’éteigne.
— Je l’espère, car j’aimerais lui dire adieu.
— Grâce au souffle régulier de Chou, nous n’y serons peut-être pas trop tard. »
Il y avait eu d’autres adieux. Malgré son peu d’envie de revoir Aahmès, Huy n’avait pu se soustraire à cette obligation et pour tous deux, comme il l’avait craint, ce n’avait été qu’une formalité. Il savait que c’était pour la dernière fois, et que jamais il n’irait se recueillir sur la tombe de son fils.
Ce fut pour le scribe la plus longue des nuits, mais un jour nouveau se leva, clair et vivifiant sous le souffle vigoureux du vent du Nord. Debout sur le pont, le visage au soleil, Huy contemplait le ciel tandis que les marins hissaient la grand-voile.
Rien ne peut changer sans la mort de ce qui fut avant.
FIN
[1] Les dates concernant la fin de la XVIIIe dynastie sont sujettes à controverse entre les différentes écoles d’égyptologues. Certains situent la mort d’Akhenaton vers 1362, d’autres vers 1373, voire vers 1379, de même pour Toutankhamon dont certains situent la naissance en 1354, d’autres en 1361. (N.d.É.)
[2] La nécropole. (N.d.T.)
[3] Nergal : dieu suméro-babylonien, apportant la guerre, l’épidémie et la dévastation. (N.d.T.)
[4] Sahou : la momie. Avec le khou (l’intelligence), le khat (le corps), le ren (le nom), l’ab (le cœur), le khaibit (l’ombre), le ba (l’âme, figurée par un oiseau) et le ka (le double spirituel), elle composait les Huit Éléments qui formaient l’être humain. (N.d.T.)
[5] Champs d’Éarrou (ou d’Ialou) : séjour des bienheureux dans le monde souterrain, où tout poussait en abondance, et où les âmes menaient une vie similaire à l’existence terrestre. (N.d.T.)
[6] Khéta : les Hittites. (N.d.T.
[7] Khabiri : les Hébreux. (N.d.T.)
[8] Navire impérial, ainsi surnommé en raison de sa rapidité. (N.d.T.)
[9] Ka : Né avec l’homme, il grandit avec lui et le protège. Après la mort, il aspire à poursuivre dans la tombe la vie qu’il a menée sur terre. (N.d.T.)
[10] Maison-ouâbet (littéralement, maison « pure ») : là avaient lieu les rites de l’embaumement. (N.d.T.)
[11] Senet (littéralement, « passer ») : jeu se présentant sous la forme d’une tablette ou d’un coffret doté de trente cases. On y jouait à l’aide de pions noirs et blancs et d’osselets. (N.d.T)
[12] Pour l’Égyptien, l’idée de voyage évoquait avant tout celle de navigation. Il fallait donc au dieu solaire une barque pour se déplacer dans le ciel. Celle-ci avait pour nom matet lorsque le soleil se levait, et seqtet lorsqu’il se couchait. (N.d.T.)
[13] Ammit : littéralement, la « Dévoreuse ». Animal hybride tenant du crocodile, de l’hippopotame et du lion. (N.d.T.)
[14] Alasia : Chypre. (N.d.T.)
[15] Keftiou : la Crète. (N.d.T.)
[16] Décoration remise pour les actions d’éclat. (N.d.T.)
[17] La Grande Pyramide de Khéops. (N.d.T.)
[18] Plus connus aujourd’hui sous leur nom grec : Khéops, Khéphren et Mykérinos. (N.d.T.)
[19] Cf. La Cité des rêves, 10/18, no 2663.
[20] Collier-menat : collier de perles doté d’un contrepoids sur la nuque. (N.d.T.)
[21] Image illustrant le combat de Rê et d’Apopis. (N.d.T.)
[22] Perou-Néfer (littéralement, « Bon voyage ») : port fluvial proche de Memphis. (N.d.T.)
[23] Ces fruits en forme d’amande avaient la taille d’une poire et le goût de la pomme. (N.d.T.)
[24] Mitanni et Réténou : régions de Syrie. (N.d.T.)
[25] Opet : grande fête annuelle qui avait lieu à Thèbes pendant les crues du Nil, en l’honneur d’Amon. (N.d.T.)
[26] Les Hyksos. (N.d.T.)
[27] Ouaouat : région de Kouch (terme générique désignant la Nubie). (N.d.T.)
[28] Azirou : prince syrien allié aux Hittites. (N.d.T.)
[29] Chénâti : Un douzième de dében (la mesure-étalon), soit un peu moins de 8 grammes. (N.d.T.)
[30] Dében : mesure étalon de 91 grammes. (N.d.T.)
[31] Réchep : dieu d’origine syrienne, figuré tel un homme armé d’une hache et d’un bouclier. (N.d.T.)
[32] Shemchémet : plat à base d’épinards, de chou et autres légumes verts. (N.d.T.)
[33] Cf. La Cité de l’horizon, 10/18, no 2568.